Слава Руси, Слава народу !

Publié le par N. Gels

Depuis jeudi, la Russie chôme. Magasins ouverts, restaurants et cinémas à plein régime, administrations fermées - comme un dimanche ! Dimanche spécial, néanmoins, avec force défilés, accès limités, affiches bariolées, manifestations patriotiques - de l'extrême-droite à l'extrême-orient, de l'Eglise à l'Etat, tout le monde y va de son slogan et de sa fierté nationale.

 

La Russie chôme depuis jeudi grâce à un remaniement du calendrier digne des hauts-fonctionnaires de la Ligue de Football Professionnel. Voyez plutôt : jeudi férié ; vendredi transformé en samedi (pont nécessaire au commerce des spiritueux) ; samedi 13, en revanche, sera travaillé comme un jeudi (dé-weekendisation nécessaire à la production des spiritueux). Échanger deux weekends de deux jours contre un weekend de quatre jours et un weekend de pas de jours : d'un point de vue strictement comptable, effectivement, la loi de conservation de la matière est respectée.

 

Peu de Russes savent pourquoi le 4 novembre est férié en l'honneur de l'Unité Nationale. Il faut dire que les versions explicatives sont aussi nombreuses que les pavés de la Place Rouge. Certains disent qu'il fallait remplacer la fête soviétique du 7 novembre par un jour férié stratégiquement placé un peu avant. D'autres parlent d'un tabassage de Polonais au sortir d'une forêt il y a plusieurs siècles. Enfin la version officielle est le boutage de Polonais hors de Moscou par le peuple lui-même, en fureur sainte après avoir pieusement baisé la sainte icône de la Vierge de Kazan.

 

Plus mêlée, plus prosaïque, la vérité n'en reste pas moins intéressante. Le 4 novembre 1612 (22 octobre selon l'ancien calendrier russe), il y eut bien une bénédiction collective de la Vierge, il y eut bien du populaire en veux-tu en voilà, il y eut bien des Polonais et une forêt. Cependant, l'événement fêté est en réalité le premier match officiel de l'équipe nationale de football.

 

Ce fut une rencontre Russie-Pologne qui se déroula entre le Kremlin de Moscou et la forêt de Khimki. La sélection polonaise comptait dans ses rangs des Polonais, des Allemands et des Lituaniens (certains historiens évoquent un ailier droit russe, nous ne possédons hélas pas de document solide pour confirmer ni infirmer cette information). Ces joueurs avaient été choisis parmi les plus forts et les plus braves de l'armée occupant Moscou, et surtout parmi les moins affamés. L'enjeu était de taille : le vainqueur resterait maître de la ville.

 

C'est un jeune moine qui avait eu cette folle idée. Féru d'histoire antique, il s'était dit que seuls onze Horaces sauveraient la patrie. Les onze russes se parèrent donc de toges Dolce&Gabana, prêtèrent serment en déposant un chaste baiser sur l'icône protectrice, puis rejoignirent leurs adversaires d'un jour et ennemis à jamais sur l'immense terrain bombé de la Place Rouge.

 

La première mi-temps fut extrêmement disputée. Les Polonais, affamés malgré quelques rachitiques canassons avalés avant l'échauffement, se battaient comme des diables, regroupés devant leur surface de réparation, acculés à leur but, renvoyant toujours le ballon, qui du genou, qui de la tête, qui d'une chandelle bien sentie. Hélas, toujours ils le voyaient revenir. Kouzma Minine - dit le boucher (car c'était sa profession) - récupérait tous les ballons et relançait vers son capitaine, le prince Dimitri Pojarski, qui tentait d'organiser le jeu offensif. Cependant, toutes ses atctions de grande classe, ses roulettes, passements de jambes, une-deux et frappes lointaines enflammaient plus les tribunes que la tranquille défense polonaise. Les deux équipes rentrèrent donc aux vestiaires (le musée d'histoire pour l'une, la cathédrale de la Dormition pour l'autre) sur un score nul et vierge.

 

C'est au début de la deuxième mi-temps que le match bascula. Encore une attaque russe repoussée, mais cette fois le dégagement de Swierzevski fut récupéré par Kopaziewski qui feinta Berezoutski et fila au but. Face au gardien, il enroula sa frappe qui loba le gardien... avant d'être sortie du bout des doigts par Olga (ou Anna, selon les versions plus ou moins slavophiles). La jeune fille avait suivi le match le coeur haletant, déchirée, et ne put se retenir de descendre de la tribune officielle pour empêcher son amant de marquer un but à son père.

 

La suite est bien connue : plainte des Polonais auprès de l'arbitre français, envahissement du terrain par les supporteurs des deux camps, bagarre générale, fuite des Polonais par la rue Tverskaya, destruction de la vitrine du magasin Zara, pillage de l'hôtel Ritz-Carlton, course-poursuite entre la place Pouchkine et la gare de Biélorussie et même au-delà dans les bois encore tout proches du centre à l'époque. Bref, une régression historique, un retour du football à la soule.

 

C'est à Khimki, au sortir du bois, entre Auchan et Ikea que les Russes firent un sort définitif à leur ennemi. Victoire 3-0 sur tapis vert. L'arbitre, pendu au haut de la tour Ostankino, approuva cette décision d'un hochement de tête, ce qui lui valut un hourra !

 

Quand l'armée fut revenue à Moscou et que le festin des vainqueurs eut commencé, Pojarski monta sur les remparts du Kremlin et, en admirateur numéro 1 de Nikolaï Tcherkassov, déclama : "Если кто с мечом к нам войдёт, с меча и погибнет. На том стоит и стоять будет Русская Земля.." (Si quelqu'un pénètre chez nous l'épée à la main, il périra par l'épée. Voilà désormais la loi sur toute la Terre Russe)

 

Ça valait bien un jour férié, un weekend de quatre jours et un weekend de pas de jours, non ?

Publié dans Match

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Ant 07/11/2010 03:34


Un match de foot en 1612, bien sur.