Au bas bout de la langue des grands

Publié le par Tabarez

En marge de la rentrée littéraire, il continue d'exister des livres dont l'intérêt dépasse "les névroses pseudo-existentielles de Où-est-le-bec et les ambitions goncourtisanes, nobelisatrices voire populariques de No-thon la pécheresse" (Revue alitée, Janvier-Mai-Octobre 2010, p.66). Le dernier ouvrage de Robert Badinter (pas le ministre, l'autre) n'est pas assez génial pour un Nobel, ni assez romanisant pour un Goncourt. A se vendre sous le manteau exclusivement entre les Grands Moulins et la rue de la Gaieté, il ne risque pas non plus de remporter le Grand Prix des Libraires ! Mais peut-être n'est-ce pas plus mal. Car le Bas bout de la langue des Grands n'est pas à mettre entre les mains de tout le monde. Le lecteur y apprend trop de choses qu'on réserve à peu d'élus. Découvert aux yeux de tous, le savoir perd de sa profondeur.

 

Venons-en donc au fond, de toute la superficialité requise par un article de recension littéraire. Robert Badinter a mené une longue enquête afin de sonder les coins les plus sombres des discours des Grands. "L'idée m'est venue après le coup de Kärcher de Nicolas Sarkozy. Le futur président se justifiait ainsi : Je parle comme les gens quand je parle aux gens. Je me suis alors dit qu'il ne devait pas être le seul à chercher l'inspiration de la haute politique dans la bouche des populaires." (p.4) Ce fut le départ d'un long voyage international et pluridisciplinaire.

 

Robert Badinter a le mérite de ne pas partir de trop loin dans le temps : "Mon propos relève exclusivement de la curiosité littéraire, je ne suis pas là pour comparer le présent et le passé. Je m'en serais voulu que le premier semblât écrasé par la comparaison." (p.18) Car le Bas bout de la langue des Grands est tout sauf un livre à charge, comme en témoigne l'analyse faite justement à propos du Kärcher de Nicolas Sarkozy ou de son légendaire Kastoipofcon : "L'homme populaire se sent enfin compris."

 

Comprendre l'autre, se faire comprendre de lui semblent le but nouveau de nos dirigeants. François Fillon, Luc Ferry et Jean-François Copé ont plus que tous les autres ce souci d'expliquer leurs réformes. Ils adaptent les grandes leçons de la pédagogie euclidienne (du nom d'Euclidie de Saint-Nectar, auteur de la Pédagodie pour les Nuls, éd. 0, 1995) à la politique sociale sans rien perdre du sens de cette pédagogie : "Le professeur est à ses auditeurs ce qu'un père est à sa marmaille ; son objectif est leur développement intellectuel : celui qui sait est celui qui parle, celui qui écoute lui est inférieur physiquement, socialement et intellectuellement." (cité p.88)

 

Mais pour être entendu et aimé, d'autres laissent de côté objectifs pédagogiques et visées électoralistes et se concentrent sur un message : "Je suis comme vous, soyons ensemble." (p.100) Ainsi d'un ancien président, américain dont le "Born again christian" est tout droit sorti d'une chanson de Wyclef Jean, "Diallo" ("Have you ever died, only so you can live, Have you ever lived, only so you can die again, and be born again" ; la formule n'est pas originale, mais des notes trouvées par Robert Badinter attestent le lien intellectuel entre le président et le musicien haïtien. Voir p.45). De même du précédent président russe, "botteur de Tchétchènes la nuit, amateur de boulangeries allemandes le jour, comme tout Russe qui se respecte" (p.99). A quelques mois près, nul doute que la playstation de Jean-Michel Aulas aurait été analysée au chapitre 3 : "Culture beurre-confiture et glissades sémantiques".

 

Si certains heureux lecteurs peuvent trouver le sujet du livre peu élaboré voire répétitif, on leur répète que la polémique n'en est pas le but, et que l'objet de l'analyse ne se renouvelle peut-être pas lui-même. Robert Badinter ne critique à aucun moment le parti pris de ces dirigeants de se fondre linguistiquement dans la masse, mais le livre tout entier est une preuve des limites de cette stratégie : très vite, on s'ennuie. A racler ainsi les fonds de tiroir rhétoriques, l'auteur provoque l'étouffement et le dégoût. Certes, "il faut des tripes pour parler avec la langue populaire saturée du ventre vide des crève-la-faim et des pris-de-colère" (p.102), mais on aimerait parfois que les bons mots viennent d'autre part que du fond de la gorge. 

 

Robert Badinter, Au Bas bout de la langue des Grands, éd. Flamme Rouge, Anvers, 2010, 103 pages, prix aléatoire.

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deux pieds décollés 04/10/2010 22:25


Ah zut j'ai beaucoup aimé La carte et le territoire. J'attends que Houellebecq fasse un bouquin sur le sport, sur le foot en particulier. Mais je crois qu'il s'en fout complètement.