Calendrier de l'Avent 2010 : 3.

Publié le par LuC

Il y avait là un troupeau considérable de porcs en train de paître dans la montagne. Les démons supplièrent Jésus d'entrer dans ces porcs. Il le leur permit. Les démons sortirent de l'homme, ils entrèrent dans les porcs et le troupeau se précipita du haut de l'escarpement dans le lac et s'y noya. (Lc, VIII, 32-33)

 

Les versets que nous proposons aujourd'hui constituent une partie de l'épigraphe d'un roman de Dostoïevski dont le titre français varie selon les traductions : Бесы, c'est-à-dire les Possédés ou les Démons. Les Possédés sont un choix esthétique : Un mot de trois lettres profitant de la répétition de la consonne é et du sifflement du double-s. Hélas, les Possédés insistent sur une partie seulement du roman : comme s'il s'agissait seulement de l'histoire d'hommes possédés par une idée et rendus fous par elle. Or le passage du Nouveau Testament dont nous avons extrait deux vers dépasse largement la seule possession et le suicide collectif d'un troupeau de porcs.

 

Bien plus que le possédé ou les porcs, ce sont les démons qui jouent le rôle principal face à Jésus. Quand le possédé s'écrie : "Que me veux-tu [...] ? Je t'en prie, ne me tourmente pas" (Lc, VIII, 28) ; quand il prétend se nommer "Légion", ce sont les démons qui parlent par sa bouche. Ce sont eux qui "supplièrent Jésus de leur permettre d'entrer dans ces porcs." Ne sont-ce pas les démons qui se jettent alors dans le précipice ? L'homme possédé n'a aucune consistance, il n'est pas nommé, et alors qu'il veut suivre Jésus, ce dernier le renvoie chez lui : "Retourne dans ta maison et raconte tout ce que Dieu a fait pour toi." (Lc, VIII, 39) Il n'existe que grâce aux démons.

 

Ainsi, si on veut bien se défaire de la connotation négative attachée au mot démon, il faut se rendre à l'évidence : les seuls personnages ayant un intérêt littéraire et dramatique sont les porcs. De même dans le roman de Dostoïevski qui consiste à gommer le hiatus entre les personnages et l'intrigue auxquels ils prennent part, entre les hommes et leurs idées ou leurs folies, si bien qu'on n'est plus certain de savoir qui possède qui : le possédé est lui-même un démon. Les hommes sont leur folie. Ce sont les fous qui impressionnent, non ceux qui racontent comment on les a délivrés de leur folie.

 

Jésus est dans ce passage le créateur du fanatisme. Fanatisme religieux, politique, sportif, hobby, philatélie, etc. Il y a ceux qui ont été délivrés de toute passion, qui vivent médiocrement leur vie médiocre, à raconter comment ils ont failli tomber dans la folie. Faible consolation que cette vide logorrhée. A côté, le troupeau, les porcs, à courir les stades, à collectionner les maillots (ou les timbres, ou les capsules de champagne, ou les tickets de caisse). Maniaques, sales, répugnants, violents parfois. Des Démons, possédants possédés. Obsédés.

 

Jésus n'a pas fait disparaître les démons. Il les a transcarnés, changés de corps. Il n'a pas dit que cela était bien, mais a pu juger en lui-même que certains êtres comme les cochons méritaient certaines folies comme des démons. Et que d'autres êtres comme ce pauvre Gergésénien ne méritent que de colporter des ragots. A chacun son dû.

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