Calendrier de l'Avent 2010 : 4.

Publié le par LuC

Alors Pierre s'approcha et lui dit : "Seigneur, quand mon frère commettra une faute à mon égard, combien de fois lui pardonnerai-je ? Jusqu'à sept fois ?" Jésus lui dit : "Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix-sept fois sept fois." (Mt, XVIII, 21-22)

 

Le pardon est un des enseignements de Jésus qui a été le plus galvaudé, édulcoré, parodié, moqué, alors qu'il est un des plus beaux, des plus forts, des plus puissants. Sur différents sites consacrés à la piété et à la pratique des versets de la Bible, parmi les premières réponses apportées par Google - donc les plus populaires - ces deux versets ne sont presque jamais cités au chapitre du pardon. Comme s'ils étaient gênants.

 

Sont cités habituellement les versets du Notre Père : "Pardonne-nous nos torts envers toi comme nous-mêmes nous avons pardonné à ceux qui avaient des torts envers nous" (Mt, VI, 12), son commentaire : "En effet, si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera à vous aussi ; mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père non plus ne vous pardonnera pas vos fautes." (Mt, VI, 14-15) et d'autres passages du même acabit. Il s'agit d'une version faible du pardon : pardonner, parce qu'on doit pardonner. Le pardon définitif n'étant pas du ressort des hommes, ceux-ci n'ont pas le choix : qu'ils pardonnent ou non, c'est-à-dire qu'ils prononcent ou non, à voix haute ou dans leur coeur, les mots du pardon, cela ne fait pas grande différence.

 

Cette insatisfaction du pardon, le supporteur de football la connaît parfaitement. Quand un joueur de son équipe commet une bourde sur le terrain ou se fait transférer dans le club concurrent, il pardonne, ou non, mais dans les deux cas cela ne change rien. Qu'un supporteur du Paris-Saint-Germain pardonne ou non à son gardien le magistral dégagement manqué de dimanche, le score est le même, le gardien se sent mal (on l'a vu jeudi soir), et personne n'est content. Le pardon du spectateur est une forme policée de sa frustration.

 

Or, le Christ propose un autre pardon. Il propose le pardon du spectateur qui applaudit son joueur après un geste manqué ou ovationne son équipe lors du match suivant une défaite. C'est le pardon de ces milliers de fans qui continuent d'aller au Parc des Princes malgré tant d'années de déception. "Je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre." (Mt, V, 39) Comment a-t-on pu interpréter cette exhortation du Christ comme un appel à la soumission ? Un homme soumis, s'il se prend une gifle, ou bien fond en larmes, ou bien demande réparation. Jamais il ne montrera l'autre joue dans un geste d'insolence caractérisée. L'air de dire : c'est vraiment ce que tu veux ? j'aurai toujours à te donner plus de joues que toi de gifles ; est-ce tout ce que tu as à me proposer ?

 

Face à l'offense, rester debout. C'est le premier pas. Le second est le pardon. Pardonner soixante-dix-sept fois sept fois la même faute ? Pardonner infiniment plus qu'on n'a été outragé, qu'est-ce sinon réparer soi-même la faute d'autrui ? S'il ne faut pas demander réparation, si se contenter d'effacer l'affront par la parole vaine est inutile et frustrant, alors il faut dépasser l'offense, la réparer soi-même. La voilà, la vraie difficulté et la véritable moralité du pardon.

 

En effet, pardonner ne peut signifier attendre le repentir d'autrui : cela s'appellerait non le pardon mais le ressentiment. Pardonner, c'est prouver à autrui qu'on ne se réduit pas à un objet volé, à un rendez-vous manqué, à un choix de vie offensant. Il faut passer outre.

 

Dans ces conditions, comment un supporteur peut-il pardonner, lui qui n'est que spectateur ? En supportant, toujours et encore. En chantant la gloire imaginaire d'un club insupportable. En restant souriant, passionné et présent, surtout. Ce qu'il fait, en général, malgré ses sautes d'humeur, ses grèves, ses débordements : son ingratitude à lui.

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