Couac !

Publié le par Robert Spier

PROTESTATION

 

Destinataire : Groupe Intellectuel de Généralisation de la Nouveauté, Service Publicité, Section Football, District central.

 

Objet : Mise au point.

 

 

                         Messieurs,

 

Nous ne nous étendrons pas sur la façon dont nous avons eu connaissance de la note secrète qui vous a été transmise hier. Sachez seulement qu'elle n'est ni tout à fait illégale, ni due à la malveillance d'aucun collaborateur. Mais si dans un monde positivement juste et idéal nous n'aurions jamais pu la lire, c'est pour la simple raison qu'elle n'y aurait jamais été écrite : Nous, membres de la Section de surveillance économico-technique et de contrôle moral du GIGN, contestons, d'une part, le contenu de cette note et, d'autre part, l'unanimité supposée qu'implique sa signature collective. Nous demandons donc que les statuts de notre service soient rappelés à chacun, à savoir que tout projet de communication au nom du groupe doit être, en premier lieu, porté à la connaissance de chacun de ses membres directeurs, en second lieu, discuté, et enfin publié si jugé nécessaire.

 

Car nous sommes plusieurs à contester le contenu de cette note. Il est indubitable que les informations scientifiques et économiques qu'elle contient sont correctes. Oui, nos partenaires avancent en matière de socialisation du football. Oui, l'objectif technologique d'intégrer des puces aux joueurs reliés depuis le terrain à leurs pages personnelles sur internet est partagé par un certain nombre d'ingénieurs de renom et de scientifiques. Bien sûr, le profit financier à en tirer est indéniable. Néanmoins, un certain nombre de collaborateurs de notre service affirme que ce n'est pas à la Ligue d'en profiter directement. Cette haute instance administrative et juridique, organisatrice des épreuves, ne doit pas s'occuper de la commercialisation des produits qui naîtraient de ces recherches.

 

Certes, les réseaux sociaux jouissent d'une popularité extraordinaire. Mais qui oserait certifier que la demande précédait l'offre ? Certes, les utilisateurs mettent assidûment à jour leurs profils. Mais les langues déliées et les âmes libérées se soulagent-elles autrement que sous la forme mucilagineuse d'une logorrhée insipide ? Nul doute que ces utilisateurs bavards lisent les éventuels blogs et twitts des footballeurs du futur ; nul doute qu'ils les commentent ; un marché infini va s'ouvrir, c'est certain, mais la Ligue ne doit pas tremper dans cette eau-là.

 

La Ligue est responsable du spectacle : du jeu et des joueurs. Elle vend les droits des images des matchs, se mêle-t-elle de fabriquer les reportages ? Qu'elle vende donc l'image intime de ses joueurs, mais qu'elle se retire aussitôt, qu'elle laisse libre cours à l'expression. Car c'est là que réside pour la Ligue le véritable trésor. Les commissions de discipline s'accumulent après chaque match pour déterminer l'intention des mauvais gestes, or voilà que frappe à notre porte une technologie les mettant à nu : bientôt les joueurs nous présenteront leur coeur sur un plateau. Qu'il sera facile, en premier lieu, de juger. Les suspensions rétroactives se multiplieront d'abord, il faudra passer par une période difficile, une petite terreur. Mais bientôt les joueurs, d'eux-mêmes, se calmeront ; les mauvais gestes disparaîtront ; enfin, las de voir leurs mauvaises pensées elles-mêmes punies, ils décideront volontairement d'entrer dans l'ère sublime du football propre, saint, bon, associatif, éducatif et interactif.

 

Le rôle de la Ligue est à caractère normatif, non créatif. Elle ne saurait gérer à la fois l'inovation et sa régulation. Or, nous souhaitons tous voir enfin le sport que nous aimons se normaliser, trouver la position médiane entre la passion et la décence. C'est important pour les joueurs, pour le public, pour les compétitions, pour le football dans son ensemble. Il faut donc que la Ligue s'en tienne à son rôle : former les joueurs - le plus important, l'humain - et les offrir à la modernité, sans se brûler au contact délicat de cette dernière.

 

Voilà ce que nous voyons pour notre sport. Un doux rêve, peut-être, un rêve magnifique, sans doute. Conscients que nous ne faisons pas l'unanimité, nous nous contentons pour l'instant de vous faire part de notre demande formelle : veillez, messieurs, à la restauration du débat démocratique en étant à l'écoute de la diversité des opinions au sein de nos équipes de recherche.

 

Dans l'espoir que vous entendrez notre appel, nous vous prions, messieurs, d'agréer l'expression du respect de vos collaborateurs les plus dévoués.

 

                                                                                                            Une minorité.

Publié dans Futurisme

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