Vendredi 29 octobre 2010 5 29 /10 /Oct /2010 20:24

A М. Б.с Д., спасибо за всё.

 

Demandez à un Russe ce que c'est qu'Essenine, il vous répondra d'abord que c'était un grand poète, puis que c'était aussi un hooligan. Argh ! A l'école on ne vous avait donc pas caché seulement la sexualité informelle d'Arthur Rimbaud, on avait aussi passé sous silence l'infréquentabilité d'un des plus grands écrivains russes !

 

Vous l'imaginez soudain déambulant dans les rues de Pétrograd un maillot du Zénith sur le dos à crier "mort aux cons !", à tabasser les supporteurs du CSKA venus faire la nique aux provinciaux pseudo-cultivés, à gerber les grands-mères attardées sur le trottoir. Il aurait lancé la mode des banderoles poétiques tendues dans les gradins et des chants patriotiques.  - Le "Go West" repris par les supporteurs du PSG aurait été créé lors d'un déplacement à Paris en Huitième de finale retour de la coupe Alexandre-Dumas ; le kop d'Auteuil le chante aujourd'hui en souvenir de la mémorable rouste prise par Boulogne après le match. -

 

Les années 20 furent l'âge d'or du hooliganisme, c'est bien connu. Les Rouges contre les Blancs. Jusqu'en Sibérie où on chassait l'ours à coups de hampes de drapeaux, et où on caillassait les bus des contre-révolutionnaires avec de la mitraille sortie des usines d'armement de l'ancienne capitale impériale.

 

Hélas, il faut rendre ses droits à la vérité : le football était la dernière préoccupation de Sergeï Essénine. - Comme de tout hooligan, vous défendrez-vous. - Pire : il est à parier qu'il n'a jamais mis les pieds dans un stade de football. Quand certains de ses amis voulaient le traîner aux exploits d'Arshavine et consorts, rien n'y faisait, il préférait la vodka.

 

Car en fait de hooligan, Essénine était un brigand, une petite frappe, un bagarreur, un ivrogne, un homme à femmes, un débauché, une raclure, un salaud, une merde, un faux-jeton, un blanc-bec à pinces, une saloperie, un coureur, un poivrot. Et poète par-dessus le marché : inspiré, talentueux, misogyne. Car le mot хулиган a en russe un sens assez large : sorte de racaille à Kärcher, de rôdeur des grands boulevards et des petites cages d'escaliers.

 

Mais au fond, quel talent ! Essénine fait partie des poètes à la langue claire, sobre et emportée. Il a la formule juste et vexante des grands écrivains. Essénine a la force de penser ce qu'il écrit sans nécessairement écrire ce qu'il pense. En trois pages il séduit, il fait l'amour et il crache sur la femme vautrée d'épuisement.

 

Si Pouchkine est le plus grand et se lit avec Mamie au coin du feu, les soirs d'hiver, quand dehors les loups digèrent les sorcières en rêvant aux temps anciens des petits chevaliers aux grands exploits, Essénine est le plus grand à lire dans les rues bariolées des villes ou les wagons de l'avant-dernier métro. Mais pas avec grand-mère. A quoi bon lui rappeler la fureur des capitales, elle qui prépare doucement son éternel lit de neige ?

 

Le portrait du poète trône toujours, chez elle, au milieu de la salle à manger, en souvenir de sa jeunesse et d'une des premières rock-stars au monde. A quoi bon lui rappeler les douleurs endurées et les jouissances atroces ? Il était si beau garçon.

Par Maya Kovskaya - Publié dans : Littérature - Communauté : L'art et la manière
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