Foot de rue.

Publié le par Thierry Ronceveaux

Les dimanches matins 2 janvier sont les mêmes pour tout le monde : les bedaines sont pleines de bonnes choses, les frigos vides de tout et les têtes lourdes d'avoir trop bu, trop ri ou les deux. Dans les boulangeries, les files d'attente avancent à petits pas, lourdes et silencieuses comme des flocons de Noël. Les visages des clients fixent les devantures, se rappellent les commandes et ne s'animent qu'à la vue d'une connaissance : "Bonne année ! Bonne santé !" Etc.

 

Néanmoins, lorsque Léon Grinpois rejoignit Bernard Delatourte, la conversation se perdit en détails faramineux : nombre d'invités, poids de la dinde, vins et spiritueux donnèrent la nausée à plusieurs clients qui ne pouvaient s'empêcher d'entendre la recette des sauces et la description des décorations extravagantes dont les deux amis se glorifiaient chacun leur tour. Leurs éclats de voix et la surenchère dans les magnificences de leurs réveillons respectifs donnaient à la boulangerie quelque chose d'une foire et à la boulangère un début de migraine.

 

Faute de salive ou quoi que ce fût, pourtant, soudain ils se turent. Le silence se fit. Madame Brinc, la commerçante, inclina la tête et écarquilla les yeux : ils étaient toujours là, épuisés, les yeux perdus dans le carrelage à chercher quelque chose à ajouter.

 

Quelques baguettes plus tard, les yeux globuleux de Léon Grinpois firent trois tours sur eux-mêmes et il repartit : "Cher Bernard, savez-vous que 2011 sera l'année du football ? C'est le président qui l'a décidé. L'an onze, onze, onze, on vous dit ! - Bien oui, onze, onze, onze, et quoi ? - Ah, vous, z'aurez beau acheter des éclairs à madame Brinc, ça vous rendra pas plus vif d'esprit ! Combien de joueurs dans une équipe de foot, dites ? - Ah, c'est ça..."

 

"Oui, le président l'a décidé. Cette année, tout pour le foot. C'est pas qu'on en manque, mais il faut marquer le coup. Comme on dit, c'est pas tous les jours ! On va organiser des grands rassemblements, à Paris des colloques, en Province des tournois. Ce sera populaire, ce sera festif, ce sera bien ! Une gigantesque compétition aura lieu sur toute l'année avec la finale le onze novembre pour récompenser la meilleure des deux mille équipes ayant participé. - Deux mille ? - Deux mille onze, qu'on vous dit ! Deux mille équipes, quoi ! Rendez-vous compte : vingt-deux mille gamins inscrits pour un même tournoi, si c'est pas du symbole, ça ?"

 

De nouveau, tout se tut. Les deux voisins se tenaient face à face à deux clients du comptoir, sacoche en bandoulière, ils se fixaient du regard. Bernard Delatourte ne pouvait en rester là : leur relation vivait au gré des rivalités à la mode, Paris contre Province, métro contre voiture, privé contre public, vin blanc contre vin rouge, pour ou contre ceci ou cela. Tous les deux étaient quasi conscients de l'inanité de ces oppositions et des disputes qu'ils avaient à leur propos, mais c'était toujours une question d'honneur.

 

Les secondes s'étiraient. Il fallait à tout prix trouver quelques chose : Léon Grinpois venait de commander ses tartelettes au citron et ses deux baguettes, il allait payer, prendre sa monnaie, son paquet et rentrer chez lui. Estime de soi, fierté et le trop-plein de vin rouge de la veille portèrent à la bouche de Bernard Delatourte la répartie suivante : "Eh bien en 2015, nous organiserons un tournoi de rugby, et avec deux mille équipes, ça fera..."

 

Léon Grinpois avait effectivement récupéré sa monnaie. Satisfait du compte toujours juste de madame Brinc, pointant vers son adversaire sa baguette qu'il faisait croustiller du bout des doigts, il déclama, de sa voix forte et moqueuse : "Mon bon Bernard, mais où les trouverez-vous vos trente mille joueurs de rugby ? Ça n'existe pas ! Ça-n'-e-xi-ste-pas !"

 

Il salua et sortit. Léon Grinpois se contenta de prendre un pain de mie. Il était blanc comme un linge. Il sortit son calepin et au 2 janvier nota : Boulangerie, temps froid, pluie fine, attente de dix minutes. Delatourte 0 - Grinpois 1.

 

 

Pendant ce temps-là, il y avait du football.

Chelsea 3 - Aston Villa 3

Un des nombreux matchs dont le score ne reflète pas la qualité technique générale.

(Bande-son : Nina Simone, "Don't let me be misunderstood")

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Michel Michel II 04/01/2011 15:46


Je profite de cet article qui m'a fort amusé pour préciser que ce blog offre un point de vue tout à fait formidable sur le foot. J'aime, ah oui!