Grandes valeurs et monnaie de singes. (Première partie)

Publié le par Cyrille Code

Le problème est réglé : Les joueurs de l'Equipe de France ont renoncé aux primes liées aux matchs de préparation à la Coupe du Monde 2010 et aux trois matchs de compétition. A ma droite, on crie que ce n'est que justice ; à ma gauche, on ne crie rien, car personne ne trouvait normal que, étant donné leur piètre performance et toute grève mise à part, ces joueurs touchassent quelque argent en plus de leurs indemnités de sélection (quelle naïve et vieillote manie d'associer prime et mérite).

 

Nous ne pouvons néanmoins nous empêcher de nous demander dans quelle mesure cette décision est considérée par les joueurs, par la Fédération et par le public comme une punition. En effet, depuis cinq mois il n'est question que de punir les joueurs pour l'affaire de Knysna : audition de cinq joueurs considérés comme les meneurs, suspension de quatre d'entre eux pour plusieurs matchs et des vingt-trois pour le match en Norvège, et enfin cette histoire de primes. En France, l'argent est une affaire taboue sauf lorsqu'il s'agit d'en priver ceux dont on juge qu'ils en ont trop et qu'ils ne le méritent pas : il devient alors normal voire sain de faire étalage de nombres farfelus et de zéros en folie. L'outrage public de Knysna méritait bien qu'on en arrivât là.

 

Le populaire moyen a toujours la thune footballistique à la bouche. Un centre raté de Franck Ribéry lui semble pire qu'un poignard dans le coeur : c'est la fiche de paie du-dit centreur qui lui va droit dans l'arrière du bas-ventre. En revanche, l'annonce faite par Patrice Evra du renoncement aux primes en surprit plus d'un malgré l'accueil froid, cinglant et indigné qu'elle reçut : "Ah parce qu'en plus ils comptaient prendre du fric ?" Renoncer à l'argent promis par un contrat au nom de l'esprit dans lequel ce dernier fut signé est un demi-exploit qu'il faut néanmoins oser entreprendre.

 

Le renoncement aux primes était au départ* le signe que les joueurs reconnaissaient leur faute et qu'ils en déduisaient ne plus mériter ces primes. Ils avaient attenté à l'image de la France, ils avaient offensé le football tout entier, il était juste qu'ils ne touchassent pas l'argent que cette France et ce football leur devaient. Ils firent amende honorable.

 

Or, cette décision prise de coeur et de raison par les joueurs** était intolérable et dangereuse pour la Fédération. Jusqu'alors elle avait parfaitement joué son rôle de victime des joueurs, abandonnée à son sort par le ministère puis secourue par la ministre en personne. Elle avait le beau rôle. Lors même que ses bourreaux reconnaissaient leur faute, la victime risquait de perdre de sa splendeur, de voir le préjudice subi réévalué et son propre rôle remis en question. Un sentiment de culpabilité naît toujours dans le coeur d'un innocent écoutant la confession d'un criminel. Du sentiment de culpabilité à la culpabilité elle-même il n'y a parfois qu'un pas. Il fallait donc à tout pris maintenir les joueurs dans leur mauvais rôle. D'où le cirque des suspensions à la carte, des investigations improbables, des déclarations blanches à l'emporte-pièce. Enfin, le chef d'oeuvre juridico-moral des dernières semaines fut le clou du spectacle.

 

 (à suivre)

 

* Puisque Fernand Duchaussoy a soulevé la question du renoncement de Raymond Domenech à ses primes, nous comprenons que ce renoncement n'entre plus dans le cadre initial du crime de Knysna et de son châtiment.

** Nous laissons ici de côté la question indécidable de l'unanimité de cette décision.

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