Grandes valeurs et monnaie de singes. (Deuxième partie)

Publié le par Cyrille Code

En renonçant à leurs primes, les joueurs de l'équipe de France voulurent se faire pardonner leur comportement de Knysna, c'est incontestable. S'il n'y avait pas eu l'affaire du bus, cette histoire de primes n'aurait pas eu lieu. Se faire pardonner, pour Patrice Evra comme pour nombre de gens, c'est accomplir une action en réponse à un dommage causé. Le dommage et sa réparation doivent pouvoir être jugés équivalents (de quelque manière que ce soit, symbolique, numéraire ou autre) par la victime.

 

Naturellement, cette dernière, en acceptant le cadeau réparateur, doit dire que ça ne change rien, qu'il ne fallait pas fauter, etc., bref jouer celle qui ne pardonne pas mais qui pardonne quand même : cela fait partie du protocole social de mise en scène du pardon. Échange de bons procédés : Si l'offensé pardonnait trop vite, si les efforts de l'offenseur parvenaient à leurs fins trop facilement, cela signifierait que ces efforts étaient inutiles et donc que la faute était légère.

 

Il est important de remarquer que, pour qu'il y ait pardon, les deux partis en présence doivent désirer ce pardon sans espoir d'en tirer aucun profit. Si l'offenseur espère gagner quelque grâce autre celle que lui a fait perdre l'offense, c'est un salaud. Si l'offensé espère accroître son influence, c'en est un autre.

 

La situation qui nous occupe est très particulière car les protagonistes sont au nombre de trois. D'une part, les joueurs. D'autre part, la France, le monde du football, le public, les supporteurs. Il est généralement admis que ces derniers représentent la victime symbolique (aucun dommage réel n'a été constaté) ; la compensation du dommage réel ne pouvait être que symbolique et négative (puisqu'il s'agit non de donner, mais de renoncer à de l'argent).

 

Mais voilà qu'apparaît un troisième personnage, le plus intéressant de tous et le plus retors, la Fédération Française de Football. Alors qu'aucune investigation sérieuse n'a été menée pour définir clairement son rôle dans l'affaire de Knysna, elle est devenue incontournable dans le règlement des conséquences de cette affaire. Alors que les joueurs, en renonçant aux primes, en rompant leur contrat, tentaient de s'affranchir de l'emprise institutionnelle (la véritable révolte a moins eu lieu dans le bus que lors de la tentative de simplement tirer un trait sur le contrat liant les joueurs aux sponsors), l'institution, elle, s'est constamment efforcée de les ramener dans son giron.

 

D'abord, il y eut les cris d'orfraie : la Fédé outragée, la Fédé brisée, la Fédé martyrisée. Mais la Fédé libérée pour convoquer cinq lascars et les juger en bonne et due forme : on ne laisse plus depuis longtemps les criminels faire amende honorable, il faut punir par-dessus le marché.

 

Punis et suspendus en place publique pour quelques matchs, à la carte, ils devaient quand même honorer leur promesse de renoncer au pognon. Ce fut le coup de grâce où nous apprîmes qu'il ne suffit pas de ne pas vouloir prendre l'argent pour s'en débarrasser : il faut signer une décharge, c'est-à-dire un autre contrat annulant les effets du premier. Bref, le pardon ne saurait s'en tenir au troc, il doit être couché sur papier et signé. Un coup de maître : les joueurs refusèrent.

 

Quoi qu'on en dise, les juristes de la Fédé ne sont pas des amateurs. Ils savaient bien quel piège ils tendaient aux joueurs. En refusant de signer, les joueurs toucheraient leur argent. Ils comptaient le reverser à des associations caritatives ? Qu'à cela ne tienne, l'Etat leur octroierait de bon coeur une réduction d'impôts. Salauds ! S'ils signaient, par contre, la Fédé s'occupait de reverser l'argent à l'association choisie en commun : réunions, arguments, disputes, accords, etc. Retour de la Fédé, de ses contrats. Fin de l'insurrection.

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