Justice d'aveugles.

Publié le par Cyrille Code

La justice est aveugle, c'est pourquoi le même crime accompli dans les mêmes circonstances par deux personnes différentes sera puni de la même manière. Ainsi l'égalité entre les justiciables est-elle respectée. Ainsi aussi, toute personne au bord de commettre un crime sait en principe à quelle peine il s'expose. L'aveuglement de la justice a sans doute joué le rôle de garde-fou dans un certain nombre de cas.

 

Mais il peut aussi pousser au crime lui-même, comme ce fut le cas mardi lors du match entre l'Ajax Amsterdam et le Real Madrid. Nous assistâmes alors à deux scènes de détournement de l'esprit des lois par la justice elle-même. Ou comment deux joueurs préférèrent faire une faute mardi, sachant que la punition serait plus sévère dans le cas d'une hypothétique faute ultérieure.

 

Les joueurs Xabi Alonso et Sergio Ramos avaient reçu chacun au cours du match leur deuxième carton jaune de la compétition. Tout carton jaune supplémentaire reçu lors de n'importe quel match à venir provoquerait leur suspension pour le match suivant. Mais ils savaient qu'en recevant un second carton jaune, ils seraient expulsés et automatiquement suspendus pour le dernier match de la phase de poule (qui s'avère aussi être le dernier match sans enjeu de la compétition), ce qui leur offrirait ensuite un sursis de deux cartons. Ils trouvèrent donc le moyen d'obliger l'arbitre à les expulser : pas question de casser la jambe à un adversaire (risque de carton rouge direct et de suspension allongée), ils se contentèrent de ne pas se presser pour jouer, l'un un coup-franc, l'autre un six-mètres. Carton jaune pour anti-jeu, le deuxième, donc rouge, donc suspension automatique au prochain match. CQFF (Ce Qu'il Fallait Faire).

 

Il s'agit d'un cas particulier de criminologie, où le criminel accomplit son forfait, non pour en recevoir un bienfait, mais pour profiter de la sanction. Un tel cas n'est possible que parce que, d'une part, le justiciable est au courant de l'échelle des sanctions, et d'autre part le juge-arbitre n'a aucune marge de manoeuvre, il est obligé de sanctionner : garant du déroulement normal du match, il est obligé de punir le joueur se rendant coupable d'un refus d'engagement.

 

L'arbitre pouvait-il agir autrement ? Il serait intéressant de savoir s'il était au courant de la situation particulière des deux joueurs. Néanmoins, s'il l'était, devait-il réagir en conséquence ? Et le pouvait-il ? S'il ne sanctionnait pas le joueur fautif, le match ne se poursuivait pas ; était-il plus juste, alors, de sanctionner un autre joueur de l'équipe, par exemple le capitaine ? Ne transgresserait-il pas son rôle en se posant non plus en arbitre d'un match mais en redresseur de torts ?

 

Qu'en est-il, cependant, de l'UEFA ? Peut-elle, à son tour, prendre l'affaire en main et juger les deux joueurs ? Car aux yeux de l'instance organisatrice de la compétition, ces deux joueurs, fautant à cinq minutes de la fin d'un match qu'ils ne pouvaient plus perdre, ont enfreint plus que les lois du jeu : ils sont allés à l'encontre de l'esprit du jeu. Or, il n'existe pas de loi d'après laquelle les juger.

 

Alors, une petite voix nous souffle qu'ils mériteraient d'être suspendus deux matchs : puisqu'ils ont fait exprès de prendre un carton rouge afin de choisir leur match de suspension, qu'on leur ajoute un match de suspension. Mais au nom de quoi ferait-on cela ? En réponse à quel double crime doublerait-on la peine ? Souvenons-nous de l'affaire Suarez lors de la coupe du monde : la vindicte populaire appelait à la validation du but... alors que le ballon n'était pas entré. Au nom de quoi ? De l'esprit du jeu ? Qui en édictera les règles ?

 

Les commissions de discipline et d'éthique pullulent, portées par l'engouement pour la morale vidéo du téléspectateur. Les décisions de ces commissions sont-elles légales, étant donné qu'elles ne sont pas prévisibles a priori ? Rappelons que le juge rend la justice : il la réintègre au monde qui l'a perdue lors d'un litige. Cela signifie que la sanction doit préexister au crime. Sinon, il faut l'inventer. Inventer une sanction, c'est bouleverser le droit.

Publié dans Droits

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deux pieds décollés 27/11/2010 16:40


J'espère bien que la suspension se limitera au match prévu, le dernier des poules. Ce serait très grave de confondre la morale et le droit (si jamais on trouve que l'attitude a été immorale).