La création des postes des footballeurs dans la Grèce antique.

Publié le par N. Gels

C'était il y a plusieurs milliers d'années. Zénon se promenait autour d'Athènes : il faisait beau. Au coin d'une rue il aperçut Aristote sortant d'un bistrot lugubre. "Ari ! Ari !" héla-t-il, agitant haut la main en direction de son confrère. Peine perdue : Ari, cet ami qui n'a jamais voulu de mal à personne malgré les griefs accumulés sur son nom depuis deux mille ans, lui tournait le dos.

 

Zénon s'élança comme une flèche, il courut, il vola en direction de son ami, et il aurait couru longtemps si celui-ci ne s'était arrêté, surpris par la vibration de son téléphone dans sa poche : "Tiens, Archimède !" Il lut : "Eurêka !" Il se retourna alors et faillit se cogner à son ami Zénon plié en deux, rouge comme une écrevisse, qui reprenait son souffle à moins d'un mètre de la cible qu'il n'en finissait pas de ne pas atteindre.

 

"Tiens, Zénon !" L'autre soufflant comme un boeuf, Aristote prit son carnet et nota : "Fait étrange n°4657 : Zénon souffle comme un boeuf" à côté de la note précédente : "Écrire un livre d'Ethique dédié à Nicomaque qu'on appellera plus tard : Ethique à Nicomaque."

 

Zénon avait repris ses esprits et dit : "Ça va ? - Ça va, et toi ? - Bien. - Cool ! Tu te promènes ? - En effet. - Il fait beau, hein ? - Très ! Et pas trop chaud. - Tu as lu le journal ? - Non, non, le livreur n'est pas passé, ce matin. Quoi de neuf ? - Oh rien : la guerre, la paix, tout ça. - Le Pana a fait quoi, hier ? - Perdu contre l'AEK. - Pfff, c'était bien la peine de recruter tous ces Français. - Ah si, un truc, quand même, Agamemnon a fait un compliment à Achille. - C'est vrai ? Tant mieux s'ils se réconcilient, à deux semaines du match contre l'ESTAC. Qu'est-ce qu'il a dit ? - Un truc bizarre, écoute : Je reste le champion de la plus grande équipe du monde, mais Achille est meilleur que moi."

 

Les deux penseurs restèrent pensifs. Aristote regardait ses pieds, Zénon fixait un cheval au loin mais ne semblait pas le voir. Enfin il raisonna : "Si Agamemnon est le champion, c'est qu'il est le meilleur. Le meilleur de la meilleur équipe, c'est le meilleur au monde. Comment Achille peut-il être meilleur que le meilleur ? - Voilà l'argument, cher confrère, voilà l'argument. Socrate est tombé des nues quand je le lui ai lu. Thalès en est retombé dans son puits. Archimède apparemment a la réponse. - Hélas, j'ai peur qu'en cette matière Archimède ne fasse pas le poids."

 

Ils se mirent à déambuler autour du jardin public. Ils tournèrent et tournèrent et tournèrent si bien que le soleil était haut dans le ciel quand ils s'aperçurent de l'attroupement qui s'était formé autour d'un petit buisson. Ils s'approchèrent : "Que se passe-t-il ?" demanda Aristote à un voisin. "Chut, ça va commencer ! - Commencer quoi ? - Epicure va manger son pain quotidien ! Aujourd'hui, il a du pain blanc, ça promet de ces cris de plaisir ! - Ecoeurant, souffla Zénon qui s'éloignait déjà en tirant Aristote par la manche."

 

"Revenons à nos moutons. - Si Achille est meilleur que le meilleur du monde, alors Agamemnon n'est plus le meilleur du monde, donc il n'est plus le meilleur de la meilleur équipe du monde : est-ce à dire qu'il n'est plus le meilleur ou qu'il n'est plus le meilleur de la meilleure équipe du monde ? - En effet, cher ami, si la conclusion d'un imparable syllogisme est fausse, alors ses prémisses ne sauraient toutes être correctes. - Logique élémentaire, mon cher."

 

"Mais les Grecs, Homère l'a sans doute dit, ont la meilleure équipe du monde, une attaque flamboyante qui n'a d'égale que la défense troyenne. Donc, Agamemnon, notre chef, n'est pas notre champion ?" Tout philosophes qu'ils étaient, nos deux amis virent passer dans les yeux l'un de l'autre une lueur d'angoisse. Même dans les jardins d'Athènes, les murs avaient des oreilles. "Ou alors, Achille n'est pas meilleur qu'Agamemnon. - Et donc celui-ci aurait menti ? - Et s'il a menti une fois, il a pu mentir en disant qu'il était le champion de la meilleure équipe du monde ? - En disant qu'il était le champion, ou qu'il était le champion de la meilleure équipe du monde ? - Nous tournons en rond, mon cher Aristote. - Et hélas, c'est à peu près tout ce qu'on aura retenu de moi dans deux mille ans."

 

"Mes chers amis, la clé de la compréhension du monde est dans la dialectique." Socrate avait parlé. Depuis quand les écoutait-il ? Qu'avait-il entendu ? Ses propres problèmes avec la police les rassurèrent quelque peu.

 

"La dialectique ?" Mais Socrate avait disparu. Restait Platon qui voulut se mêler à la conversation, mais Aristote et Zénon n'en surent pas plus. Ils restèrent indécis pendant quelques jours, incapables de comprendre la parole d'or aux reflets incertains de ce diable d'Agamemnon.

 

Ce fut à un banquet chez Protagoras que l'affaire se dénoua. Archimède passablement aviné disait qu'il suffisait de tremper Achille et Agamemnon dans l'eau pour savoir lequel des deux flottait le mieux ; puis de mettre Grecs et Troyens à l'eau : les meilleurs flotteurs seraient la meilleure équipe*. Et il criait : "Eurêka ! Eurêka ! Eurêka !" Socrate, allongé  sur une couche d'ouate blanche, discutait avec Platon : "Lequel est le plus débauché ? - Qui sait ? Chacun le fait à sa manière : le vin, la caresse, la... - Eurêka !" Archimède, croyant que Platon l'appelait, trébucha en se retournant. Aristote tourna la tête.

 

"Mes chers amis, l'orange et le citron sont deux agrumes, n'est-ce pas ? - Bien sûr. - Nous pouvons préférer l'un plutôt que l'autre. - En effet. - Néanmoins, dire qu'un citron est meilleur qu'une orange n'est pas possible : un citron est meilleur qu'un autre citron, une orange qu'une autre orange. - Oui. - Une orange est meilleure qu'un citron dans une salade de fruits, un citron est meilleur qu'une orange dans une infusion, mais une orange n'est en soi pas meilleure qu'un citron. - Je commence à comprendre : vous voulez dire qu'Achille est une orange et qu'Agamemnon est un citron ? - Eh oui."

 

Il fut décidé qu'Agamemnon et Achille ne servant pas l'équipe de la même manière, le second pouvait être meilleur en attaque que le premier, alors que celui-ci restait le capitaine et meilleur joueur de l'équipe. Platon inventa les concepts d'attaquant et de défenseur. Aristote décida qu'il y avait aussi les milieux de terrain et le gardien. Pour la blague, on créa d'autres concepts : Arrière latéral, central, milieu défensif, offensif, ailier, avant-centre, huit, six, dix, neuf-et-demi, 4-3-3, 4-5-1, etc. Le football moderne était né. Il faudrait plus de deux mille ans pour commencer à y jouer.

 

 

 

*Cette méthode pour régler les conflits n'étant pas parvenue jusqu'à nous, nous concluons qu'elle est restée parole vaine malgré des avantages certains. (NDLR)

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deux pieds décollés 02/11/2010 12:40


Une fois encore, excellent article!
J'imagine que vous connaissez le sketch des Monty Python, qui met en scène le match de foot entre philosophes, opposant les Grecs et les Allemands? Si jamais ce n'est pas encore le cas, le voici :
http://www.dailymotion.com/video/xbfco9_monty-python-match-de-foot-des-phil_fun