Le choix de Sochi.

Publié le par Tof Mont'lair

Il n'y a pas que le foot dans la vie. Il y a aussi les Jeux Olympiques d'hiver, qui auront lieu à Sochi (Fédération de Russie) dans trois ans. Corruption, malversations, travaux en retard, les joies à venir pour la Russie organisatrice de la Coupe du Monde 2018 restent pour l'instant concentrées dans une région du Sud, entre Caucase et mer noire, entre tourisme et terrorisme.

 

Hier soir en direct sur la première chaîne de télévision, le suspense a pris fin : le peuple a parlé ! Le peuple en Russie, c'est un peu comme Dieu au Vatican, un fond de commerce. Ce n'est ni votre voisin de palier, ni le piéton dans la rue, ni votre collègue, ni le mec qui vous a volé votre téléphone dans le métro. Eux, ce sont des gens - et ici comme en France, qu'est-ce que les gens sont bêtes ! Non, le peuple il souffre en silence, seule sa longue plainte murmure dans le vent les soirs de blizzard.

 

Les dirigeants de toutes les époques, tsariste, impériale, soviétique, péréstroïcienne et poutinienne ont toujours compris, aimé et respecté le peuple : Il faut le laisser vivre sa vie mystique loin des décisions politiques, diplomatiques, économiques. Ils ne le consultent que pour des questions symboliques et vitales entraînant le sort de la nation. Il y a trois ans, le peuple fut consulté pour déterminer à quel personnage historique l'image de la Russie devait être associée. Hier soir, il sortait de sa tanière pour désigner la mascotte des Jeux Olympiques de Sochi 2014.

 

Parmi les attributs généralement associés au peuple russe, la malice est sans doute celle qui lui va le mieux. Ainsi répond-il toujours de travers aux questions qu'on lui pose. Par exemple en 2008 il avait fallu retrancher aux totaux un certain nombre de voix accordées à Staline pour que le peuple élût Alexandre Nevski. Alors qu'on le dit uni derrière son drapeau, son président et sa fédération multinationale, hier le peuple n'a pas su départager un léopard amateur de snowboard (28%), un ours amateur de vin chaud (18%) et un lapin (16%).

 

Pourtant, cette indécision a un sens. Incertains quant à leurs aspirations, les Russes se veulent un pont entre Orient et Occident et puise dans les traditions de tous les continents pour se constituer son propre folklore. Ainsi ont-ils pris aux Chinois leurs signes horoscopiques qu'ils ont coupé de toute signification profonde à la manière de ces satanés occidentaux. Gavés de lapins par la publicité depuis fin-décembre, pouvaient-ils soudainement se rappeler que les Jeux auraient lieu dans l'année du cheval ?

 

En ce qui concerne l'ours, les Russes sont tellement persuadés que les étrangers sont convaincus que des ours vivent parmi les hommes de Moscou à Vladivostok, qu'ils n'ont pu s'empêcher de répéter la mascotte des Jeux de 1980. Micha, trente ans après, reste sur toutes les lèvres, plus marquant pour les spectateurs que l'écrasante domination sportive des Soviétiques. Même les générations nées après Micha le vénèrent ! Au pays des icônes répliquées et du recyclage folklorique, bref dans un pays qui est lui-même vintage, pouvait-on décemment opter pour la nouveauté ?

 

Enfin, il y a le léopard. Admettons d'abord que ce choix se défend esthétiquement : pour une mascotte, c'est pas mal, comme on dit dans le jargon. La finesse de la taille, l'oeil aguicheur ; sexy, quoi ! Le léopard n'existe en Russie que sous la forme de gants, de manteaux, de toques, de sacs, de bottes. Mais comme il est dit dans un film à succès de 1979, "tout le monde passe ses vacances à Sochi au moins une fois dans sa vie" : pourquoi pas un léopard ?

 

Le peuple a parlé. Il peut maintenant rentrer dans tanières, centre commerciaux, petites échoppes et sites de vente en ligne où on ne manquera pas de lui refourguer les produits dérivés à l'envi de son triple choix culturel. Ainsi va la Sainte Russie.

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