Lettre du bas-front patriotique.

Publié le par Fabrice

                                                              Ma chère maman,

 

Le stage se passe bien. Il ressemble aux autres qui m'avaient tant plu, quoique je remarque d'infimes différences qui m'enchantent. La Marseillaise au petit déjeuner, la musique interdite sauf en chambre, nous y sommes maintenant habitués et nous comprenions déjà le bien-fondé de telles décisions. Mais ce n'est que ces derniers jours que j'ai ressenti combien la reprise en main de notre équipe était vitale pour la Nation.

 

L'état dans lequel se trouvait notre sélection il y a huit mois aurait-il permis qu'on lui confiât la mission qui fut la notre ces trois derniers jours ? Oui, Maman, toutes les forces de la Nation étant engagées dans cette guerre "de l'honneur et de la fraternité" (je cite, je crois, le président) contre la dictature libyenne, il était normal que nous profitassions de notre déplacement au Luxembourg afin de prouver "le pouvoir diplomatique et persuasif de notre sport" (idem). Voyant arriver "la meilleure équipe du monde mue par les meilleures intentions de la terre" (dixit un des hommes en noir accompagnant le président), ce pays réticent à l'envoi de son seul avion de guerre nous a accueilli chaleureusement et j'ai tout lieu de penser, à en juger par les visages satisfaits de notre nouvel encadrement, que les bons résultats ne furent pas seulement sportifs.

 

Ce nouvel encadrement un peu taciturne était chargé de veiller sur notre sécurité et, ainsi qu'on nous l'a introduit, "de maximiser l'influence du sport en général et notre force de persuasion en particulier". A ces fins, la Marseillaise n'est plus chantée en choeur autour de la table du petit déjeuner mais en canon, tous étant répartis aux quatre coins de l'hôtel. Quel frisson ! On dirait que l'hôtel lui-même se met à chanter. Bien sûr, comme ensuite nous dévalons les escaliers en criant de faim et en menaçant les croissants d'un sort que personne ne promettrait à quiconque, pas même à Kadhafi, l'effet s'atténue. Mais quelle rigolade !

 

Outre cela, le ministre de la Défense aurait demandé à la ministre des Sports de nous imposer d'adapter notre tactique pour que nous montrions ainsi notre solidarité avec nos forces armées. Je ne sais si cela s'est vu à la télévision pendant le match. En tout cas, pour moi, je ne suis pas certain de comprendre ce que cela signifie. Le plus important est que nous sommes, soldats et footballeurs, tous unis pour le rayonnement de la France à l'étranger.

 

J'espère que vous partagez mon enthousiasme à la maison et que vous êtes fiers de moi et de la France. Comme à la grande époque, mercredi c'est un régiment de Croates qui croira nous arrêter. Tous unis derrière le président, nous sommes confiants.

 

Je t'embrasse.

 

                                                                                                                       Ton fils.

 

 

Au fait, il y avait du foot.

Luxembourg 0 - France 2

(Bande-son du match : Village People, "In the navy")

Publié dans Famille

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