Marronades.

Publié le par Rob Uchon

Ah, les marronniers ! Hauts, majestueux, refuges de bon conseil pour les promeneurs surpris sous une fraîche pluie d'automne. Sous l'arbre centenaire, notre promeneur fait parfois la rencontre d'un journaliste occupé à cuire des marrons : à un euro le cornet, la récolte est vite vendue !

 

Car les journalistes sont de grands flâneurs, des poètes, des amis de la nature. Au mois d'août, quand la saison politique somnole sur les plages du monde, à Noël ou Pâques, où il est de bon ton de feindre que l'humanité entière se recueille, ils partent en forêt. Le nez tourné vers les cieux où les nuages mouchetés du vert des feuilles des arbres et rayés de leurs branches brunes indiquent la présence d'un platane, d'un bouleau ou d'un hêtre, ils se mettent en quête d'un grand marronnier feuillu. Peu importe la saison, chez les journalistes les marronniers sont sempervirents : seuls leurs fruits varient avec la saison.

 

Il faut les voir, botanistes solitaires ou en troupeaux, armés des articles de leurs collègues décrivant en termes précis les instructions à suivre pour chasser le marronnier : marcher à pas feutrés, lever vers le ciel l'index préalablement humidifié par bain buccal - afin de mieux sentir où va le vent. Une fois l'objectif en vue, nos cueilleurs s'approchent, apaisent le végétal en lui posant quelques questions sans importance... avant de le secouer de toutes leurs forces pour en faire tomber les marrons !

 

Heureusement, les marrons des journalistes n'ont pas de bogue. Ce sont traditionnellement des articles consensuels qui contentent tout le monde : le journaliste, qui a réussi à remplir son journal, le marronnier, qui aime bien se faire secouer les branches et entendre parler de lui, le lecteur, qui achète ces marrons qui lui rappellent sa propre enfance ou son dernier weekend et se sent conforté dans l'idée rassurante qu'il est lui-même un marron glacé en puissance.

 

L'intensification de la chasse aux marronniers, au lieu de les faire disparaitre, les a multipliés, et de nouvelles espèces ont été crées. De même que les abeilles contribuent à la reproduction des fleurs en les butinant sur des dizaines de kilomètres, les journalistes ont malgré eux donné naissance à de nouvelles variétés de marronniers. Il y avait les marronniers de Noël (cadeaux, bûches, familles recomposées), de l'été (bronzage, maillot, épilation), de la rentrée (dépenses, grèves, embouteillages) ; depuis quelques temps poussent les marronniers écrasés (viols de mineurs), religieux (tabassages de Juifs, bavures sur Musulmans), politico-financiers (dérapages contrôlés, abus de biens incontrôlables), etc. Le journalisme sportif n'est pas en reste. Il a dernièrement créé les intéressantes variétés du vrai-faux soutien à l'entraîneur d'un club en crise, l'accusation de dôpage, la suspicion de corruption.

 

Ce sont des marronniers depuis que leur traitement s'est formaté : l'information a disparu de même que l'investigation. Et tout le monde est content : le journaliste a rempli son journal à peu de frais (il suffit de reprendre des sujets passés sans oublier de changer les noms) ; l'arbre secoué a eu son heure de gloire ; le public a eu sa dose de spectacle et garde l'impression qu'il se passe toujours quelque chose et que le monde, décidément, est bien pourri - ce qui, en un sens, le rassure. Mais rien ne change.

 

Tout le monde est content, personne n'est satisfait : Des produits dopants découverts dans les urines d'un cycliste ? Des hauts-fonctionnaires de l'UEFA corrompus ? A la lecture de l'information, l'envie nous prend de dire... que nous nous y attendions. Une mauvaise langue dirait que les mots UEFA, Pologne et Ukraine dans une même phrase sont déjà une suspicion de corruption - elle est où l'info ? Un viol ou une émeute ont fini de nous étonner. Cela nous écoeure vaguement en attendant la prochaine brève, impassibles face à la violence banale du quotidien médiatique.

 

Si la soupe n'a pas de goût, à qui la faute ? Au cuisinier, qui n'a pas assez salé ? Aux ingrédients dénaturés ? Aux OGM mal dosés ? A la cantine, les mômes se taisent, et tout le monde est content : eux, d'abord, car plus vite fini, plus vite on est dans la cour ; les parents, dont les enfants, au moins, ne sont pas à trainer dans la rue ; le cuisinier, qui gagne son pain ; le producteur, qui gagne un pain cent fois plus gros. Ad libitum.

 

Digérons donc nos marrons. Réjouissons-nous qu'ils soient tantôt glacés, tantôt en crème, tantôt sautés. Louons Notre Seigneur le Garde Forestier pour cette diversité. Oui, nous savons qu'au prochain repas on nous servira encore des marrons au chocolat. Mais comme disait N.S. s'adressant aux journalistes : "Vous êtes les marrons de la terre. Si vous perdez vos marronniers, qui nous informera de ce que nous savons ?"

Publié dans Cuisine

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