Misère et bande-passante.

Publié le par Grôme BonalD

"J'écris à la place des analphabètes, des idiots, des bêtes." Gilles Deleuze.

 

Ce soir, je voudrais écrire pour ceux qui n'ont pas internet à haut débit. Pour ceux qui captent le wifi dans des conditions atmosphériques lunaires. Pour ceux qui attendent depuis trois mois le réparateur du câble et reçoivent pour l'instant une image sur trois. Parmi eux se trouvent des fans de football qui souffrent en silence. Mes frères, ce soir je tenterai de vous faire trouver la vie moins amère.

 

Ce soir, je m'adresse aux assis, aux installés des nouvelles technologies, aux connectés, câblés, adésolés. A ceux pour qui débit et connexion sont des mots de publicité. A ceux qui croient que payer signifie accès. Vous, entendez la misère du voisin.

 

Ce soir, chers empaffés de la télécommande, je veux vous ouvrir les yeux sur la piètre existence que mènent les dépendants du flux. Voyez-vous, quand vous grognez contre la qualité des commentaires, contre la quantité des ralentis, contre la fraîcheur de la bière, d'autres prient pour que la connexion tienne. Vous riez des athlètes dopés quand d'autres souffrent d'un débit arriéré.

 

Ce soir, sachez ce que c'est qu'une retransmission cahotique. Atmosphère moite depuis le matin. Lenteur de la poste électronique - facteur jamais en grève, soit, jamais pressé non plus. On espérait qu'au soir... qu'avec la journée... ça s'arrangerait... Puis vient le match. Manchester United - Tottenham. Et voilà que les lenteurs de lecture, des articles, des nouvelles de la journée explose avec la vidéo en direct.

 

Regarder un match en ligne par mauvais temps, c'est comme lire un roman abrégé à la hache. Attaque de Nanni côté droit, passe à Berbatov qui lui remet et... hop! saut d'image, hoquet, voilà la contre-attaque adverse qui finit en sortie de but. Entre les deux ? Votre pauvre navigateur en panne de sextant chargeait sa boussole magnétique au contact d'un poteau électrique dans une usine désaffectée. Imaginez une lecture des Misérables où Jean Valjean s'échapperait de chez monseigneur Myriel avec les candélabres dans son sac pour se retrouver nez-à-nez avec Javert. Entre les deux ? Un adaptateur littéraire pour collection jeunesse plus intéressé par la voisine en face que par les trois tomes à concentrer en trois chapitres.

 

Vidic récupère le ballon, lance Evra qui feinte Keane et passe à Modric. On repart dans l'autre sens, Gallas, Jenas, bonne balle sur la gauche pour Van der Vaart qui centre pour Hernandez ! Au-dessus du but de Van der Sar. Gomes joue le six-mètres. C'est Jean Valjean qui récupère le seau de Cosette qu'il porte jusqu'à l'enseigne des Thénardier. Là, il feinte Javert comme un jardinier (le fameux passement de saule) et décale sur Marius qui s'écrase sur une bouche d'égout. Heureusement, Gavroche prend un fusil, drible une barricade et lance Nanni en profondeur. Pénalty ? Non ? Six mètres ? Javert est hué, Manchester marque. On joue les arrêts de jeu. Edmond Dantès remplace Robbie Keane sous le linceul et s'échappe de prison. Ouf ! Victoire ! Sauvé ! Robinho enfile son maillot... c'est déjà un autre match, on n'a pas vu le ballon passer.

 

Libres et rivaux en droit, inégaux devant l'internet, et la folie qui guette. Voilà notre condition d'hommes modernes.

 

 

Pendant ce temps-là, ça jouait au foot :

Manchester United 2 - Tottenham 0

Début de match suivi en agitant la tête au rythme des saccades, ralentis et saut de connexion. Pour le reste, un deuxième but d'anthologie marqué par Buster Keaton (il parait).

(Bande-son : David Bowie feat. Bowie David, "Speed of glass" - "Speed of life" et "Breaking glass" joués en même temps, essayez c'est pas mal)

Publié dans Match

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