Pérégrinations éidétiques.

Publié le par David Sent

Un mot revient sans cesse dans la bouche des Russes, à la télévision, dans les médias, dans la rue, dans le métro et autour d'une table bien arrosée : настоящий, qui se traduit par vrai, authentique, véritable et même actuel (dans les deux sens de présent et en acte). Car au-delà de la corruption, au-delà du clinquant, au-delà de la vantardise qui caractérisent en partie la Russie et les Russes, ces derniers s'inquiètent toujours de savoir s'ils vivent quelque chose de vrai, de réel, d'authentique.

 

Naturellement, chez nombre d'entre eux, cette peur de l'inauthenticité et du mensonge se traduit par un amour  régulièrement exclusif des clichés : ils savent, eux, ce que sont un vrai homme, une vraie femme, un vrai Russe, un vrai Français ; les Turcs sont comme-ci, les Américains comme-ça ; un Italien pense ainsi, un Chinois autrement. Et la difficulté qu'un natif de ces pays peut avoir à les persuader du contraire ne tient pas tant à leur caractère borné qu'à l'angoisse, dès lors qu'ils accepteraient de revoir une de ces vérités ancestrales, de tomber dans un monde sans vérité certaine.

 

Ainsi Согаз (prononcer "ça gaze"), la compagnie d'assurance sponsor du championnat russe, présente-t-elle chaque rencontre comme un match de véritable football.

 

Il faut dire que les temps sont durs. Le véritable hiver russe n'en finit pas de trainer les pieds et n'a laissé la place qu'à un pseudo-printemps : ni d'un froid hivernal, ni spécialement doux, le temps n'est pas beau sans qu'on puisse dire si c'est de la neige qui tombe ou de la pluie. Sur le terrain, une équipe toute en bleu, le Dinamo Moscou, que le commentateur s'entête, par ancestrale habitude, à appeler "les Bleus et Blancs", opposée à des maillots et bas jaunes à culottes vertes dans le plus pur style nantais ou lituanien, au choix, entraînés par un ancien joueur, le Roumain Dan Petrescu. Pour finir de nous dérouter, Moscou reçoit Krasnodar en banlieue, à Khimki. 

 

Par un mauvais réflexe que nous ne saurions expliquer, nous attendons du commentateur qu'il nous explique selon quels critères la compagnie d'assurance juge de la vérité du football auquel nous assistons. Nous ne serons pas déçus. Les premières minutes voient les traditionnelles analyses botaniques de la pelouse affirmer que, malgré les mauvaises conditions climatiques (par une pirouette lexicale évoquant pêle-mêle précipitations et anticyclone, le journaliste ne tombe pas dans le piège de choisir entre pluie et neige) le terrain est en parfait état. Le téléspectateur n'a alors pas même le temps de se faire la remarque que pour un terrain en parfait état il a l'air bien gras, et voilà que notre facétieux présentateur précise : "selon les critères russes, bien entendus."

 

Ne serait-ce donc que cela ? Настоящий ne serait qu'un synonyme de по-нашему - comme chez nous - et по-русски - à la russe. Au fond, chaque peuple ne juge de tout et des autres que par soi-même, il n'y aurait donc rien de bien extravagant à ce que le championnat russe se revendique du football vrai. D'ailleurs ne fait-on pas résonner l'hymne national avant les matchs dans les stades aux deux-tiers vides : seul la quintessence du football ou son Idée a présente en acte méritent cet insigne honneur.

 

Pourtant, parlez de football à un Russe, il évoquera la Premier League anglaise bien avant le championnat russe. Les Russes ne se lassent pas de dénigrer leur championnat national et les joueurs locaux ; quant à l'équipe nationale, ils en sont les supporteurs les plus ardents les soirs de match, et le reste du temps s'en moquent à coeur joie. Bref, s'ils considèrent que le hockey est leur sport (et, en passant, le sport des vrais mecs), ils crient à longueur d'année que le football russe n'est pas du football.

 

Enième paradoxe dans ce pays ? Enième cliché, donc.

 

Alors que nous nous enfonçons savamment dans ces réflexions sans fond, sans fin, sans doute sans réponse, le match se déroule. Dès les premières minutes de jeu, un carton jaune sanctionne un tacle à retardement, comme si l'arbitre s'inspirait de l'autre vrai football, la Ligue des Champions. Un peu plus tard, il nous donne à penser qu'il est aussi un fervent amateur de football français, lorsqu'il avertit un attaquant taclé en pleine surface de réparation et ipso facto coupable de simulation. Pour ne pas s'endormir pendant la première heure, ou pour ne pas se laisser prendre par le désespoir devant la pauvreté technique des joueurs, le commentateur trouve les deux équipes bien en place et se met à espérer qu'en présence de deux défenses aussi performantes les éventuels buts ne pourront être que magnifiques. Notre spirituel ami aurait-il fait un stage à Canal+ auprès d'Aimé Jacquet ?

 

Bref nous n'en savons toujours pas plus sur l'authenticité du football. Mais voir un match de Ligue 1 à des milliers de kilomètres de la France, dans une autre langue, avec d'autres joueurs, sans aucun spécialiste pour gâcher ensuite le plaisir honteux qu'on a réussi à prendre par moments, avouons que c'est agréable. C'est même beau.

 

 


Car c'était du football, en fin de compte.

Dinamo Moscou 1 - Kuban Krasnodar 0

(Bande-son du match : Kate Bush, "Babooshka".)

Publié dans Philosophie

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Karim 21/04/2011 00:46


Salut! C'est moi qui écrit la chronique hebdomadaire du championnat russe sur BLOGaL. Merci pour tes commentaires!!
Je suis un éminent fan du football russe, particulièrement de la sélection et du Zenit Saint-Pétersbourg.
Très bon article sinon, quand je regarde un match en streaming je suis curieux de savoir ce que dit le commentateur vu que je ne comprends pas la langue, c'est un éclairage intéressant.
Sinon, es-tu un russe francophone ou un français vivant en Russie?
@+


Tof 22/04/2011 09:43



Je suis français, à Moscou. Pas fan d'une équipe en particulier, mais j'ai quand même un a priori négatif envers... le Zenit. Question de mentalité.