Scène de joie.

Publié le par Théophane le Grec

                                                   Mon cher frère,

 

Aussitôt que j'ai appris la bonne nouvelle j'ai voulu partager avec toi la joie dont elle nous a tous emplis, ici, à la maison.

 

Maman a déjà fait trois fois le tour du village. Elle annonce à tous ce qu'ils savent déjà, mais tu sais comme nous sommes, au pays, nous aimons tant repasser les bonnes nouvelles, raconter comment nous les avons apprises, qui les a sues en premier, comment les voisines ont réagi à leur annonce, quelles mégères médisent déjà. C'est Elena Viktorovna, surtout, qui parle mal : elle s'y connaît, parait-il, et à son avis tu ne vaux pas la moitié de l'honneur qui t'est fait ; cela chagrine un peu Maman mais il faut lui pardonner, avec ses deux filles parties sans laisser d'adresse. Et puis, au fond, elle se réjouit avec le village entier de voir un des siens sélectionné.

 

Comme c'est déjà la troisième fois - je t'en félicite, et j'espère de tout mon corps que ce n'est pas la dernière - monsieur Baran, notre propriétaire, n'a pas daigné nous honnorer de sa visite comme la première fois. Papa dit qu'il le déplore mais le comprend : un homme comme cela ne peut connaître ni la joie ni la gratification que tu ressens à avoir gardé ton poste. Papa, qui a perdu plusieurs fois son travail ces dix dernières années, a failli pleurer de joie. Il parlait de justice entre deux sanglots de bonheur. Je crois que pour lui c'est même plus important que le simple fait d'être sélectionné : continuer à l'être.

 

Au fait, j'ai rendu visite à Alexeï Ivanovitch, hier. Tu te souviens, quelle paire d'attaquants vous formiez à l'école, hein ? Il te transmet ses félicitations et te salue. Sa mère aussi, la vieille Olga Fedorovna. Elle est un peu jalouse, je pense, que de vous deux ce soit son fils qui trime chaque jour à l'atelier. Mais elle ne le montre pas. Quand j'ai dit que tu avais travaillé très dur pour en arriver là, et que tu continuais, elle a dit : "Oui, bien sûr, là n'est pas la question." C'est un signe.

 

Quant à moi, ça va bien. Je vais redoubler d'ardeur au travail. Avec les copains, nous voulons acheter une grande télé pour regarder le football. Ce serait bien de l'avoir pour ton prochain match, on ne sait jamais. La somme est presque réunie.

 

J'ai fini ma lettre. Nous somme tous très contents pour toi, et très fiers. Papa te demande de bien suivre les conseils de ton entraîneur et d'être à l'écoute de tes coéquipiers. Maman demande si tu penses bien à nous comme nous pensons à toi, si loin de la maison. Moi, je veux juste que tu joues, et bien, pour moi, pour les copains, pour la famille. Nous n'avons aucune chance de gagner, il nous reste celle de te voir sur le terrain.

 

Nous t'embrassons très fort.

 

                                                                                                         Ton frère qui t'aime.

 

 

Quant au football :

AJ Auxerre 0 - Real Madrid 1

(Bande-son : Saïan Soupa Crew, "Objectif")

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