Une époque formidable. [Avertissement - 16 ans]

Publié le par LuC

Depuis deux jours, j'entendais mon voisin, un neurasthénique à tendance sarcastico-suicidaire, se tourner et se retourner dans son lit comme un lion en cage. De temps à autres, un bruit monotone et continu couvrait ou remplaçait ses gémissements : la télévision, sans doute, ou la radio, à moins qu'il ne parlât tout seul. Puis, au bout d'une ou deux heures, il se mettait à geindre de plus belle. Il a été retrouvé sans connaissance dans son lit, en fin de matinée, par sa femme de ménage. Nous publions le texte griffonné sur un bout de papier découvert sous son oreiller.

 

Nous vivons une époque formidable !

 

Rendez-vous compte : Lorsqu'il sera vieux, lorsque sa longue carcasse ne se déplacera plus que pliée en deux, lorsque sa formidable et savante tignasse grisonnera autour de ses yeux fatigués d'être trop souvent sortis de leurs orbites ; lorsque ses bras gigantesques se seront mille et mille fois écartés en signe de vaine protestation, lorsque ses doigts auront parcouru pour la dernière fois le kilomètre de tronc et de jambe les séparant de lacets sans fin dénoués ; alors, Emmanuel Adebayor s'assiéra dans un rocking-chair sur la terrasse d'une vieille maison en bois. Il redressera lentement la tête, contemplera les herbes folles abandonnées depuis toujours à la seule faux du temps, et aux cris impatients des marmots le sortant de sa rêverie sénile il se souviendra que sa multiple descendance attendant l'histoire de sa vie.

 

Qui assis sur les marches du perron, qui sur la ballustrade, qui dans l'herbe, qui sur une branche de saule, qui sur le toit, une nuée de mioches criards, tous petits et arrière-petits-enfants amoureux de la bête mourante attendront la légende.

 

Rendez-vous compte : la légende ! Car il leur racontera que parti de Metz il descendit Moselle et Rhône sur ses cannes faméliques, qu'il longea la côte, escalada un rocher et découvrit Monaco. Brimé, déçu, il ne connut pas la gloire avant de voir l'Angleterre, patrie de la tolérance, des jambes torses et des gazons réguliers. Il parlera de Manchester et du Real Madrid. Il évoquera même une coupe du monde complètement ratée. Sur ce, croyant à une blague ou un plagiat de la vie de Thierry Henry ou de David Beckham, un voisin passant par-là lui demandera de répéter. Il ira même jusqu'à vérifier avant de revenir s'excuser auprès des enfants.

 

Omettant d'inutiles digressions comparatives sur les qualités techniques des uns et des autres, il dira ne regretter qu'une chose : qu'on ne lui ait pas offert le Ballon d'Or alors que sa carrière en club est mutatis mutandis celle de Cristiano Ronaldo ou Michael Owen.

 

Le plus terrible est que le bonhomme soit aussi peu suspect de corruption, de trafic d'influence que de talent. Bref, la carrière rêvée de tout footballeur réalisée par un joueur plus que moyen et antipathique. L'ascenseur social fonctionne. Déréglé, soit, mais il fonctionne pour qui sait le prendre.

 

Nous vivons une époque formidable !

 

 

(Nous rappelons que les avis exprimés sont de la responsabilité de leur auteur se trouvant à l'heure actuelle dans un hôpital psychiatrique de Moscou. Nous ne les publions que pour satisfaire la curiosité anthropologique du lecteur.)

Publié dans Futurisme

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