Vérités contre réconciliation.

Publié le par Amiral N.

Raymond Domenech est passé à un mot de prouver que, s'il n'avait pas été le meilleur des sélectionneurs, au moins était-il plus intelligent que la horde de ses détracteurs. Un simple mot distingue souvent le salaud du pénitent.

 

En donnant sa version, son sentiment, sa perception des faits, il aurait reconnu avoir joué un rôle dans une comédie qui le dépassait, il aurait accepté d'être questionné, critiqué, jugé, raisonné peut-être. En proposant sa version du désastre sud-africain, il se serait montré prêt à entendre celle des joueurs, de la fédération, des journalistes, bref il se serait montré ouvert à une tentative de réconciliation.

 

Au contraire, il a préféré "dire sa vérité" (ou "ses vérités", peu importe) et ainsi s'isoler des autres avis, exclure le point de vue d'autrui.

 

Bien sûr, en se soumettant la vérité, il n'interdit à personne d'en faire de même, d'avoir sa vérité. Domenech, Anelka, Evra, Bachelot, chacun sa vérité, soit. Il ne s'agit alors plus d'une logique de discussion fondée sur les arguments mais d'une logique de partisans fondée sur l'affrontement à distance : chacun reste droit dans ses bottes, sa vérité, ses opinions, les indécis n'ont qu'à choisir leur camp. Et l'invective par micros interposés a remplacé le débat in praesentia.

 

Au fond, personne ne s'inquiète de savoir qui a raison ou tort : chacun sa vérité, tout se vaut, je sais ce que je sais, je me comprends. C'est là un trait frappant de notre époque qu'on retrouve notamment chez de nombreux artistes. Au lieu de s'efforcer à décrire le monde dans lequel nous vivons ensemble, nombre de musiciens, de cinéastes, d'écrivains choisissent de se revendiquer d'un univers qui leur serait propre. Cela rend la création plus aisée, sans doute, mais cela interdit toute communication entre eux et a fortiori toute critique constructive. L'argument est imparable : je suis comme je suis, qu'on m'aime ou non, je vous fais entrer dans mon univers, à vous de le comprendre, si vous n'y arrrivez pas ce n'est pas mon problème, etc.

 

Lors des commissions "Vérité et réconciliation" mises en place par Nelson Mandela en Afrique du Sud, les crimes les plus odieux commis pendant l'apartheid furent avoués. En échange de l'amnistie générale, condition à la réconciliation et l'unification nationales, bourreaux et tortionnaires devaient raconter les faits dont ils avaient été les auteurs. Il ne s'agissait pas pour eux de dire leur vérité, car la vérité n'appartient à personne, mais la Vérité. En se soumettant à la Vérité, à l'horreur, victimes et bourreaux se montraient capables de dépasser leurs souffrances propres, leurs points de vue différents, l'horreur ou la honte de leurs positions, au nom de l'apaisement entre les communautés, au nom de la vie en commun, au nom de la nation sud-africaine.

 

Les commissions n'étaient pas des tribunaux, elles n'enregistraient ni accusations ni réquisitoires ni défenses, elles permettaient à chacun de conjurer l'horreur en le disant. Les mots, si on le veut bien, sont suffisants à condamner et à absoudre par le fait même qu'on les prononce. Mais parfois un mot seul en dit plus long sur les arrière-pensées de certains.

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